La Rose Noire

Dis, pourquoi tu l’aimes ?

Lorsqu’on lui demande pourquoi elle l’aime, elle ne sait jamais quoi répondre. Elle a beau se creuser la tête mais tout ce qu’elle trouve à dire est qu’elle « ne sait pas mais que c’est une bonne question ! ».  En réalité elle la trouve con cette question. Comme si l’amour pouvait s’exprimer par des mots ! Pourtant la demande est pertinente malgré tout. Pourquoi l’aime-t-elle au fond ? 

Lorsqu’elle se met à gamberger un peu plus qu’à l’ordinaire, elle comprend vite pourquoi elle est incapable de donner une réponse. Peut-elle dire qu’elle l’aime tout simplement parce qu’elle le ressent là, au fond de son ventre et de sa poitrine ? Que c’est une évidence ? Qu’elle en est elle-même étonnée au point de ne plus rien contrôler ? Non, ça ne peut pas s’expliquer. C’est juste quelque chose qu’elle perçoit en-dedans. Quelque chose de simple. De foncièrement impalpable. Quelque chose de tendre et sucré. Piquant aussi parfois lorsque l’absence devient trop lourde. Si lourde qu’elle ne sait plus comment calmer la crise. Alors elle prend une clope, et puis une autre, et encore une autre… Dans le temps elle se serait fait des bons petits cônes accompagnés de quelques bières, histoire de bien se plomber le cerveau. Juste pour ne plus penser. Oublier un moment que ses bras ne se referment sur rien. Qu’il est juste pas là et que ça lui lamine le ventre. Dans le temps, elle savait mieux s’en sortir face à ça. Elle appelait un pote, ils se déchiraient la tête dans un bar pour se finir chez un autre pote ou dans un concert miteux où les bières n’étaient pas chères. Elle se retrouvait dans son pieu au petit matin sans même savoir comment elle était arrivée là. Mais elle s’en foutait. Elle était toujours vivante et c’est ça qui comptait. 

Aujourd’hui tout ça est révolu. Trop vieille. Trop adulte. Trop mère aussi. Alors elle comble le vide comme elle peut. Avec l’espoir, les clopes, un bon vieux rock et ce plaisir intense qui l’envahit lorsqu’elle pense à lui. Putain ce que c’est bon de penser à lui ! Elle avait oublié cette sensation. Oublié à quel point c’est jouissif d’avoir quelqu’un en dedans. Des années qu’elle n’a pas ressenti ça. Et là, il lui faut tout apprendre comme si c’était la première fois. 

En fait c’est la première fois. Avant n’existe pas. Avant elle n’avait rien compris.  Elle aimait « parce que ». Elle savait répondre à la question avant. Parce qu’il est beau, gentil, intelligent, super musicien, super défoncé, super looser aussi. Surtout. Des conneries. Du vent. Des mots sans queue ni tête. Des justificatifs bidons. Des leurres.  Trop d’artifices. C’est fou ce qu’elle a pu se tromper jusque là. Trompée de mecs, trompée de père pour ses enfants, trompée d’amis aussi. Ils se sont tous fait la malle le jour même où son amour de l’époque faisait la sienne. Plus jamais revus. Complètement disparus. Puis elle est tombée sur lui. Avec sa belle gueule et ses cheveux longs. Elle l’aimait parce qu’il était beau, marrant, intelligent… Elle lui a même fait des enfants !  Une erreur de plus. Pas les enfants non, mais celui avec qui elle a eu envie de les faire. Un con, radin, égoïste, sans imagination, incapable d’élever ses gosses. Cette fois-ci c’est elle qui s’est fait la malle. 

Puis elle a encore et encore craqué sur des gueules, des looks, des cheveux longs, des dreadlocks… Elle aimait bien accumuler les erreurs de parcours. Masochiste  incontestable. Auto flagellation certaine. Plaisir de souffrir évident. Il faut dire aussi qu’elle n’a connu que ça la souffrance. Alors un peu plus ou un peu moins ne faisait plus vraiment la différence. A grandir dans la merde, on s’habitue vite à l’odeur. Mais l’effluve n’empêche pas la réflexion. Alors elle s’est mise à penser, puis à comprendre et enfin à réaliser à quel point elle avait pu être aveuglée par son ignorance. D’ailleurs elle l’était encore ignorante lorsqu’elle l’a rencontré LUI. Non, pire que ça : complètement inculte, bête à s’en arracher les cheveux. Il était là et elle ne le voyait pas, ne le regardait même pas. Il tentait une approche et elle répondait par le dédain, l’indifférence, le silence. Pourquoi ? Oserait-elle l’avouer aujourd’hui ? Oserait-elle le dire ? Lui dire ? Elle a déjà fait un grand pas en admettant sa bêtise, alors pourquoi ne pas faire le second ? Elle l’ignorait volontairement parce que… parce qu’il ne correspondait pas à un critère physique ! A son critère à elle, un truc à la con, trop blond, trop grand, les cheveux pas assez longs… Des conneries d’adolescente attardée ou de poule sans cervelle.  Heureusement qu’il sait écrire, lui. Heureusement, parce que c’est ce qui a changé toute la donne. Il a écrit une histoire de rencontre, un joli texte dans lequel il parlait justement de dédain, d’idées fixes, de canot de sauvetage… Un texte qui l’a happée en plein vol. Giflée. Une belle claque à sa lourdeur. Un texte qui ne lui était même pas destiné pourtant, mais qui lui a ouvert les yeux sur ce personnage trop blond, trop grand et aux cheveux trop courts. 

Elle a appris à le découvrir. A cause d’un texte ! Grâce à un texte plutôt. Et son cœur s’en est retrouvé complètement chaviré. Bousculé, chatouillé, renversé, capturé. Un cœur sec qui a commencé sérieusement à prendre l’eau. Elle a lutté longtemps pour éviter de faire naufrage. Sauvage comme une lionne pour ne pas sombrer dans les méandres d’un sentiment qu’elle ne connaissait plus. Mais elle a fini par lâcher prise. Son lion à la plume magique étant beaucoup trop fort pour elle. Son homme trop blond, trop grand et aux cheveux trop courts, est devenu à ses yeux le plus bel homme qu’elle ait rencontré dans sa vie. 

Aujourd’hui quand on lui demande pourquoi elle l’aime, elle ne sait plus répondre à cette question. Bien sûr, elle pourrait dire qu’elle l’aime parce qu’elle le trouve beau, qu’il est gentil ou qu’il la fait rire. Une réponse classique. Mais une réponse qu’elle n’a pas envie de formuler, bien qu’elle soit vraie. Car si elle l’aime, ce n’est pas seulement pour ça mais pour un million de petites choses qui ne s’expliquent pas.  Pour l’étincelle qu’elle voit briller dans ses yeux lorsqu’il la regarde. Pour sa façon de la serrer fort contre lui jusqu’à l’étouffer.  Pour la main qu’il pose sous ses fesses lorsqu’elle s’assoit. Pour l’amour qu’il irradie lorsqu’il lui fait l’amour. Pour la fessée qu’il lui donne lorsqu’elle n’est plus très sage. Pour sa culture qui force son admiration. Pour les Docs Martens qu’il porte avec classe. Pour la douceur qu’il met dans chaque caresse. 

Oui, elle pourrait facilement leur dire tout cela. 

Mais l’amour ne se raconte pas.


Alexa - 31 janvier 2009




05/06/2009
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